Une « maison des histoires » pour se rencontrer

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Au Belvédère, « maison des histoires » à Rotterdam, on peut selon les jours et l’envie, déguster un repas japonais préparé bénévolement par une artiste exposée ici avant d’admirer ses oeuvres, bavarder avec une habituée dont une photo de famille – cosmopolite, bien sûr- se trouve exposée en tirage monumental sur l’un des hauts murs de la salle principale, ou encore partager un plat turc en écoutant l’histoire du cuisinier qui relate son chemin de migrant.

Le Belvédère, la « maison des histoires » (verhalen huis) comme il est aussi appelé, est ce lieu mixte et atypique, entre café, musée, et maison de quartier, qui valorise la rencontre entre cultures, personnes et générations différentes. Un concept original, à explorer en France ?

Une cantine populaire pour se rencontrer

Un dimanche après-midi de novembre, en balade dans un quartier en pleine mutation de Rotterdam, nous errons de restaurants « concepts » en food factory à la mode sans trouver satisfaction. Se souvenant d’un lieu sympathique brièvement visité, notre guide improvisé nous conduit au Belvédère, où nous trouvons l’équipe bénévole en train de finir son propre déjeuner. Malgré l’horaire inhabituel, les hôtes du lieu nous assurent qu’ils auront de quoi nous nourrir si nous nous satisfaisons de leur cantine de la journée, pour laquelle des cuisiniers d’origine italienne ont préparé une sauce bolognaise. Notre faim est vite rassasiée par un plat bien consistant, un thé et des petits gâteaux (le tout pour une dizaine d’euros).

Nous invitant à découvrir les expositions proposées aux étages supérieurs, l’une des bénévoles présentes ce jour partage sa vision du lieu.

« Ici, nous voudrions que les gens puissent se rencontrer. Pour se comprendre. C’est comme ça que l’on peut bien vivre ensemble, en se comprenant ».

Le Belvédère doit permettre aux habitants de ce quartiers et à tous les Rotterdamois de se rencontrer, dans leur diversité et leurs différences. Pour cela, rien de mieux que de partager un repas autour de ces petites tables en bois avec leurs nappes à carreaux et petits bouquets -on s’y croirait chez sa grand-mère.
La salle principale du Belvédère et une tablée de bénévoles

La salle principale du Belvédère

Dans la conviviale tradition hollandaise des « volkskeuken« , une sorte de cantine populaire, des cuisiniers bénévoles viennent régaler les participants de plats typiques de leur culture d’origine. Entre les plats, ils et elles racontent l’histoire de leur famille émigrée, souvent illustrée par une plongée émouvante entre les pages d’anciens albums de photos de famille.  La bénévole qui nous accueille nous explique que cette intimité et ce partage sont aussi rendus possibles par l’atmosphère du lieu lui-même, avec sa grande pièce principale au haut plafond et au mobilier rustique, avec sa cuisine ouverte sur la salle et sa petite bibliothèque partagée à l’entrée.
« Ici, chacun se sent chez soi. Certaines personnes nous disent qu’il y a comme une atmosphère asiatique à cette pièce, d’autres lui trouvent la simplicité des foyers traditionnels hollandais… Mais tout le monde s’y sent bien. Et c’est ça qui est génial. »

« C’est comme ça que l’on peut bien vivre ensemble, en se comprenant »

Imaginez une ville où plus de 166 nationalités co-existent, et où plus de la moitié des habitants sont d’origine étrangère – « allochtones » en langage statistique national, c’est à dire qu’au moins un des deux parents de ces personnes est né à l’étranger [1] [2] [3].
Le Belvédère, pour ses initiateurs, est un outil pour créer du partage, de la rencontre, et, finalement, de l’inter-compréhension dans cette effervescence de cultures. Leur mission part de l’idée que « dans la ville contemporaine, les hommes et les communautés se révèlent à travers l’art, la culture, et les histoires (personnelles) »[4] .
Ainsi est formulée la « vision » des initiateurs du Belvédère qui les a poussé à construire ensemble ce lieu. Organisées chaque weekend, les volkskeuken et les récits qui les accompagnent sont des évènements atypiques. Plus qu’un repas, à travers ces histoires il s’agit de partager les difficultés et les joies d’une famille, pour mieux comprendre la personne et sa trajectoire, et finalement pouvoir se représenter celles de tant d’autres aux destins similaires. Le Belvédère mélange aussi les prétextes et supports au partage, entre nourriture, récits, photos, musique, conférence, arts, réunions … Un soir, un cuisinier d’origine Surinamaise régale les convives du jour et partage son histoire, mais aussi sa musique, avec un groupe et un DJ sur place. Un repas indonésien peut être suivi d’une courte conférence sur le métissage culturel et de concerts de musiciens proches du lieu. Des après-midi de tango argentin sont aussi organisés.
Une autre partie de l'exposition

Une autre partie de l’exposition du 1er

Entre ces supports, l’art, dans ses formes diverses, est particulièrement valorisé : le lieu dispose de deux salles à l’étage, où différentes expositions sont organisées et mises gratuitement à la disposition des visiteurs du Belvédère. Lors de notre visite, une exposition particulièrement représentative du lieu était proposée au premier étage : un patchwork de travaux de plusieurs artistes aux différentes cultures.

L'oeuvre d'une artiste locale présentant son arbre généalogique métissé

L’oeuvre d’une artiste locale présentant son arbre généalogique métissé

 

L’un de ceux-ci expose l’histoire familiale d’une artiste néerlandaise, qui à l’aide d’un arbre généalogique illustré de photos d’époque, met en évidence les origines profondément métissées de ses ascendants, entre Hollande, Chine et Indonésie.

Au dernier étage, l’exposition présente lors de cet automne montre l’effort de connexion mené par le Belvédère entre la multitude d’histoires personnelles et de cultures d’une part, et l’idée de s’approprier ensemble la ville, d’autre part. Composée de grands panneaux explicatifs et cartes, cette dernière exposition présente les klushuizen, ces maisons entières ou spacieux étages d’immeubles légués à prix très modeste par la municipalité à qui veut bien prendre la responsabilité d’en organiser l’aménagement et la rénovation. C’est l’occasion de former des collectifs de résidents intrépides pour se façonner des lieux de vie rêvés.
Si l’idée principale du Belvédère est le partage et la rencontre entre tous, on y trouve également des évènements et animations qui ont finalement pour but le renforcement de la solidarité ou d’une culture commune au sein d’une communauté. Quelques semaines avant notre visite, un évènement particulier avait eu lieu, intitulé « L’histoire de notre rue »: réservée aux habitants de Katendrecht, le quartier du Belvédère. Cette soirée devait permettre aux habitants de se (re-)raconter l’histoire de leur quartier -où se développa le premier « Chinatown » en Europe [5] -, son esprit, ses transformations, à l’aide de photos et avec convivialité, comme autour du « Quizz de Katendrecht ». Le lieu héberge aussi régulièrement des soirées « Happy Go Lucky »; où des femmes du quartier, selon les informations contenues sur la description de l’évènement, peuvent partager et travailler ensemble à la résolution de leurs problèmes ou à l’avancement de leurs défis à l’aide de discussions en petits groupes.

Et comment ça marche, un tel lieu ?

A ce stade, chacun se demande comment un lieu qui fait vivre de manière si atypique un idéal de partage et de rencontre multiculturelle a bien pu émerger et survivre; dans un contexte de disparition subite des fonds publics dédiés à ce genre d’initiative un peu partout en Europe – et particulièrement à Rotterdam.
Pour répondre à cette question – ce que je n’ai pas l’ambition de faire en profondeur ici- il faudrait se pencher sur l’histoire de ce bâtiment, et l’opportunité crée par sa disponibilité pour les habitants. Une figure du quartier depuis le début du XXème siècle, tour à tour café restaurant, club de jazz, et même arène de lutte, le bâtiment est finalement occupé par un photographe de renom, où il cache des enfants juifs pendant la guerre, pendant que la partie en rez de chaussée est envisagée comme musée du quartier. Lorsque le bâtiment devient vacant, il sert de local pour le travail d’un photographe mettant en valeur les communautés des habitants de Rotterdam, et attire l’attention de personnes intéressées par un tel lieu.  Lorsqu’un incendie se déclare et  endommage considérablement, les voies d’accès aux étages supérieurs sont coupés, étages qui ne sont donc plus utilisables. Début 2010, un collectif de Rotterdamois, avec l’association des habitants du quartier, commence à l’occuper et à y organiser la cantine populaire, puis trouve une porte d’accès dérobée aux étages supérieurs, organisent des weekends de travail pour le rénover, auxquels se joignent de nombreux voisins. Lorsqu’en 2011 la mairie cherche à refaire des plans pour une réhabilitation du quartier, impliquant la transformation du bâtiment, le collectif cherche à produire un projet alternatif pour le lieu – un « business plan ». S’alliant avec Rabobank et Deloitte, et forts de leur succès, ils convainquent la mairie de leur revendre le bâtiment [5].
Une bénévole et une habituée au comptoir

Une bénévole et une habituée au comptoir

Cette brève histoire, relatée d’après le site de l’initative et suite de brèves conversations avec une bénévole sur place, ne peut donner toutes les clés pour comprendre le succès de ce projet. Mais il est tout de même possible de remarquer que l’importance historique et symbolique du lieu, alliée au concours de circonstance de l’incendie ayant rendu le reste du bâtiment inutilisable, ont été des atouts dans la démarche de ce collectif, leur permettant de revendiquer avec succès leur légitimité à l’occuper.
Pour affirmer cette crédibilité, notamment face aux acteurs municipaux, il faut aussi noter un développement dans le sens d’un modèle entrepreunarial (même si le lieu reste géré par une fondation), avec des partenaires-investisseurs privés, un business plan… et une tarification des services en parallèle.
Malgré la convivialité de la cantine populaire, il faut noter que lors des derniers évènements mis en avant dans l’agenda, les participants devaient débourser entre 15 et 25€ pour assister à la soirée et déguster les plats. Une partie du site web du projet est également dédié à la location de salles ou de l’entièreté du bâtiment à des tiers parties, ainsi qu’à la diffusion d’une offre de services plus complète proposée par les organisateurs du lieu (nourriture maison, visite du quartier, « photo de groupe Belvédère », etc.) [6].
Ces activités payantes et ventes de services coexistent cependant avec une volonté d’ouverture à tous les publics matérialisée par la vente de boissons à prix bas, la tenue d’activités gratuites (les après-midis pour enfants sont gratuites, ainsi que les soirées Happy Go Lucky entre femmes, et la soirée sur « l’histoire de la rue » où les participants bénéficiaient même d’un repas offert), et une offre d’expositions ouvertes et gratuites.
Pour s’en sortir, on voit que cette initiative -qui, à ce titre, n’est pas un cas isolé- développe un modèle hybride, entre valeurs d’ouverture, de partage et d’accessibilité, et discours et stratégies entrepreunariales. S’il est trop tôt pour en tirer des conséquences, ce modèle paradoxal ne manque pas de susciter mes interrogations.
[1] http://www.rotterdam.nl/Stadsontwikkeling/Document/Economie%20en%20Arbeidsmarkt/FactsandFigures%20Rotterdam%20Engels%202012.pdf
[2] http://www.cbs.nl/nl-NL/menu/themas/dossiers/allochtonen/cijfers/extra/aandeel-allochtonen.htm
[3] http://nl.wikipedia.org/wiki/Rotterdam#Demografie
[4] http://www.belvedererotterdam.nl/missie-en-doel/
[5] http://www.belvedererotterdam.nl/historie/
[6] http://www.belvedererotterdam.nl/zaalverhuur/